Christine LAQUET

De(ea)r Dr(ea)m

2013 | Caisson lumineux (retro-éclairage sur châssis affleurant, finition bois noir) avec photographie n&b, 5 ex. + 1EA | 65 x 65 cm (encadrée) | PAI23

De(ea)r Dr(ea)m est un cliché réalisé à partir d’un mécanisme automatisé qui se déclenche au passage de l’animal, prit sur le vif. Cet instant furtif semble comme volé par le piège photographique qui s’apparente à une sorte de caméra de surveillance installée en milieu naturel (au sein du Parc Naturel du Vercors). Le piège nous permet à la fois d’élargir notre regard -sinon inaccessible à cet espace nocturne- et d’accéder à une proximité avec l’animal -sinon impossible-. La photographie saisit le regard et la pose du cerf qui devient l’acteur et le captif d’une image fantomatique.

(…) À l’origine de cette exposition, il y a une archive d’un proche de l’artiste, qui a mis en place au cœur d’un massif montagneux français, des pièges photographiques… Guidé par sa passion des loups, scientifique amateur, la personne qui a mis en place ces dispositifs photographiques, cachés dans des souches à proximité des lieux où viennent s’abreuver les animaux dans le Vercors, cherche à en capter la présence, à les compter, à les connaître. En résultent des clichés d’animaux réalisés à partir d’un mécanisme automatisé déclenché par leur passage à proximité. « Ces animaux – explique l’artiste – pris au piège de l’image délivrent une pose qui me renvoie à l’acte photographique lui-même. Sa violence, sa poésie, sa beauté, de l’animal pris sur le vif, acteur et captif en même temps d’un témoignage qui, par cette technique, se rapproche de la caméra de surveillance en espace naturel ». Ces « prises » sont couramment utilisées, à l’instar du bagage des spécimen, afin d’établir un ensemble de statistiques, concernant les habitudes, la reproduction, les grandes tendances de la faune sauvage de la zone. Déplacés dans le cadre de l’exposition, ces images perdent leur caractère d’outils pour devenir un objet de contemplation et d’interrogation, irrémédiablement lacunaire et cependant porté par une poésie nouvelle.

Acte II
Tir de nuit est le titre de la vidéo que Christine Laquet a tirée de cette archive, titre qui nous renvoie à une triple réalité : la prédation d’une part, le doute, le silence d’autre part, enfin l’apparition, la forme tirée de la nuit. A l’écran, ce n’est pas tout à fait un film, ni tout à fait des images fixes qui défilent : dans la nuit, pentes de terre, mares, broussailles, arbres se détachent en blanc sur le fond nocturne ; une silhouette animale apparaît au gré des prises photographiques, disparaît puis apparaît un mètre plus loin, parfois rejointe par un congénère. L’absence de couleur, le faible nombre de prises de vue par minute tout comme l’éclairage infrarouge confèrent aux daims, cerfs, sangliers et finalement loup qui pèle mêle se baignent, jouent, luttent, s’abreuvent l’allure de fantômes, dans un silence complet. L’image est profondément déceptive, et pourtant éminemment fascinante. Malicieusement, l’artiste induit un suspense en retardant jusqu’à la fin du film l’apparition du héros, celui que l’on attend mais dont la présence empêcherait les autres protagonistes de se montrer : le loup, comme pour marquer l’aspect largement déductif d’une telle forme de connaissance, où une absence peut signifier autant voire plus qu’une présence, où ce que nous voyons n’est que l’expression d’un maillage en négatif, d’une connaissance intime d’un territoire, d’une espèce, de ses habitudes…
Ce maillage, justement, fait défaut, et c’est dans cette absence d’informations, dans l’aspect « brut » de cette archive que résident à la fois l’ambiguïté et l’intérêt de la démarche de l’artiste. Face à Tir de nuit, Il importe en effet de se demander ce que l’on n’y voit pas : aucune indication de lieu, ni du jour, aucune mise en contexte de ces « scènes de vie quotidienne », un champ de vision limité à quelques mètres, l’ensemble prenant l’allure d’ancienne saynètes muettes… Dans sa matérialité, dans son aspect évident et fragmentaire à la fois, dans son étrangeté intimiste, Tir de nuit nous introduit à ce « point d’inquiétude » de l’image évoqué par Georges Didi-Huberman dans Ce que nous voyons, ce qui nous regarde, celui que ressent le spectateur pris entre la vision tautologique incarnée par le fameux « What you see is what you see » de Frank Stella, et celle de la vision croyante selon laquelle il y a toujours à voir au-delà de ce qu’on voit : « Voir, explique l’historien de l’art, c’est sentir que quelque chose inéluctablement vous échappe », c’est faire l’expérience de la perte, et c’est indubitablement le sentiment qui domine devant ces apparitions fugitives qui nous interpellent dans leur silence, nous interrogent, sans pour autant nous donner les clefs d’un discours à leur propos. Piège visuel en deux sens donc, qui capture ses proies en même temps qu’il nous plonge, nous spectateur, dans le désarroi et la conscience de notre absence de position, nous qui regardons sans y être invités, nous qui assistons au spectacle de notre propre absence, celui de la Nature telle qu’elle est, telle qu’elle se refuse à nous. Vision ironique s’il en est d’un spectateur qui se sent épié plus qu’autre chose…
Ces figures qui émergent de la nuit s’incarnent dans trois peintures énigmatiques réalisées par Christine Laquet. Peints en noir et blanc sur des voiles transparents, un daim, un cerf et un loup plus grands que nature nous toisent de leur regard brillant. Car c’est leur regard, comme c’était déjà le cas dans Tir de nuit, qui nous arrête, d’un blanc puissant là où tout le reste du corps est à peine esquissé dans un jeu de transparence évanescente. Ce regard n’est pas pour nous, il nous ne nous interpelle que pour mieux nous tenir à distance raisonnable. Dans leur manière fugitive, dans leur matérialité même, ces figures rappellent les « dessins photogéniques » que Talbot, l’un des pionniers de la photographie, mit au point en 1839, et qu’il décrivit comme « un processus grâce auquel des objets naturels pourraient être amenés à se délinéer sans l’aide du crayon de l’artiste ». Plus proche du photogramme que de la photographie, ce dispositif consistait à mettre en contact direct l’objet avec le papier sensibilisé, mu par l’idée que “Ce n’est pas l’artiste qui réalise l’image, mais l’image qui se fait par elle-même », et que la photographie constitue pour cette raison l’art naturel par excellence, le réceptacle d’une nature autopoïétique qui s’imprime par le biais de la lumière, telle qu’elle est, hors de toute intervention humaine. Empreintes de lumière, ces peintures déjouent les catégories et le regard, et nous rappellent à notre besoin constant – en même temps que notre crainte – d’un rapport naïf, direct et total avec le monde, de voir s’évanouir toute frontière, toute limitation dans notre perception de ce qui nous entoure.

Extrait du texte Le Piège par Julien Zerbone dans CR(I)SES AD(JUST)MENTS (COLLAPSED), publié avec Lulu Press, NYC (USA), juin 2013.

POINT TECHNIQUE
Caisson lumineux (prise électrique)
3 vis au mur

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