Pierre MABILLE

Pacifique I

1985 | Lithographie couleur | 76 x 55 cm (encadrée) | E46

Première rencontre du Bodhidharma de Bébé-Lune dans une toile de Joan Miró : entrelacs d’effigies translucides, comme gravées à la pointe sèche, un banc de poissons solubles échoués sur le roc grumeleux d’Altamira. Avec Pierre nous parlions du Maître dans ce bar belge, tout en buvant une bière au nom de whisky ; mais c’était bien de la bière, sombre, douce, écumeuse, qu’on nous servait dans des petits bocs d’étain glacé.

En feuilletant l’album des Piscines de David Hockney, on retrouve ce plongeoir vers l’absolu ; une résille lumineuse chatoie sur le fond doux et bleuté comme la jambe d’une femme. C’est pour célébrer cette messe de l’illusion que le peintre a voulu fixer le splash, puis a bigger splash, etc., tentative désespérée.

Pierre Mabille retourne la carte : les piscines d’Hollywood se retrouvent dans la ville des chemises à palmiers, les oiseaux nagent dans les eaux vertes du golfe, les poissons chantent dans les arbres, et le soleil de Floride brille comme une orange dans la nuit. À Miami des baleines s’échouent sur une plage malade ; elles ouvrent tout rond leur petit œil pour voir les badauds qui les entourent et qui leur grimpent dessus, l’un après l’autre, pour se faire photographier.

Nouvel avatar de Bébé-Lune : c’est vers la fin des années soixante que la T.V. française diffusait tous les jeudis un thriller subaquatique intitulé Flipper le dauphin. Cet animal ne se contentait pas de faire des singeries avec des ballons, c’était aussi le premier limier sous-marin, le Rintintin du monde du silence. À demi dressé hors de l’eau, il lançait quelques ultra-sons joyeux; puis il plongeait en laissant sur l’écran une constellation de gouttelettes.

Depuis cette époque la mer a pris des dents. Fini le temps où Flipper faisait des farces aux blonds teenagers ; maintenant il les bouffe. Chez Pierre Mabille, il y a bien quelques ailerons de requin qui sillonnent sournoisement ses nuits de Chine, entre banane flambée et feuille de cocotier ; mais au grand jour on voit que ce sont des tigres de plastique.

Îles flottantes : un bout de terre passe sa langue entre deux ciels. De chaque lèvre s’envole un palmier. Poursuivant sa migration, Bébé-Lune fait escale chez Certa dans les années vingt. Sous le nom introuvable de Lop-Lop, c’est lui qui nous guide à travers les forêts cabalistiques et les villes hypnotiques de Max Ernst. Son œil rond de Lune se profile derrière chaque arbre fossile, derrière chaque rocaille en lame de parquet.

Il vient de me revenir que Bébé-Lune est le nom du premier objet volant identifié à avoir quitté la stratosphère. Les Russes appelaient ça un Spoutnik, les Américains un coup en traitre. Bébé-Lune faisait une tache rouge dans le ciel. Au cours de cette orbite soixante, Pollock se crasche contre un mur, tout comme James Dean. La voiture est un jouet carnivore. C’est le règne de l’éclaboussure.

Michel Barlier, Mai 1986

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